Les défis relevés par Picard et Blédina pour proposer du bio local

De gauche à droite : Pierre-Antoine Morel (Blédina), Sophie Labbé (Utopies), Stéphanie Pageot (Fnab), Philippe Henry (Agence Bio), Gérald Townsend (Picard)

Article extrait de la Newsletter du 03 décembre 2020

Protection de la biodiversité, captage du CO2, préservation des sols, de l’eau… L’agriculture biologique comme levier d’action face aux grandes problématiques environnementales, l’idée commence à faire son chemin dans la société civile, parmi les agriculteurs, et donc, a fortiori, chez les industriels et les distributeurs conventionnels. Alors que ces derniers accélèrent rapidement sur le bio depuis quelques années, et que l’offre peine parfois à satisfaire la demande, la construction de filières devient un enjeu de premier plan.
 
L’enseigne Picard et la marque Blédina (groupe Danone) en ont bien conscience, et ont décidé de prendre le sujet à bras le corps, quand bien même le défi fut de taille pour ces deux acteurs, dont la maturité sur le segment du bio n’est pas la même. A l’occasion d’un Webinar organisé le 26 novembre dernier par le think tank Utopies, Blédina et Picard sont revenus sur la manière dont ils ont réussi à lancer, et faire vivre des gammes de produits biologiques, sur la base de filières spécialement construites dans ce dessein.
 
Si l’objectif poursuivi par les deux acteurs était similaire, leurs approches ont été différentes sur certains aspects, l’un étant un industriel débarqué tardivement sur le bio, l’autre, un distributeur qui a pris assez tôt la mesure de l’importance d’être présent sur ce marché.
 

Blédina, un bébé dans la bio

Blédina a en effet décidé de franchir le pas du bio, il y a trois ans, avec le lancement d’une gamme de produits baptisée « Les Récoltes Bio ». La marque du groupe Danone revendique le respect de deux cahiers des charges très strictes. Le premier est d’une part lié au marché très spécifique de la nutrition infantile, et implique une obligation de résultats relative à la qualité de la nourriture (taux inférieurs aux seuils fixés par la loi en termes de pesticides et contaminants tels que le plomb, le cadmium, l’arsenic, etc).
 
D’autre part, le second, dans ce cas précis, est celui de la certification bio. « Nous avons toujours travaillé avec l‘agriculture conventionnelle (…) il y a trois ans, nous n’avions aucune connaissance du milieu de la bio », se souvient Pierre-Antoine Morel, Responsable du développement des filières agricoles chez Blédina.
 
De son côté, Picard revendique le lancement de ses premiers produits bio il y a un peu plus de 20 ans, en 1998. « Nos plus grosses ventes portent sur les légumes, qui proviennent à 80% de France, raconte Gérald Townsend, responsable du développement durable chez Picard. Mais en Bio, nous étions contraints d’aller les chercher en Italie et en Espagne. Nous avons voulu changer cela ». Privilégier l’origine France, sur ce point, les deux acteurs se rejoignent.
 
Développer le bio, oui, mais à condition de l’inscrire dans une logique locale. Picard a déjà fait la moitié du chemin, 50% de ses produits bio sont désormais français. Quant à Blédina, l’objectif de départ a immédiatement été très ambitieux : « Nous voulions que 80% des produits soient locaux », souligne le Responsable du développement des filières agricoles de la marque.
 

La Fnab en renfort

Autant pour Picard, que pour Blédina, parvenir à concilier le critère de l’agriculture biologique avec celui du local n’a pas été une mince affaire. Chez Blédina, la dimension locale est à première vue contre-intuitif. La marque appartient en effet à Danone, groupe d’envergure internationale, avec une organisation et une gouvernance globale, et des achats de matières premières majoritairement réalisés aux Pays-Bas.
 
Quant à Picard, si l’enseigne peut revendiquer un bon maillage du territoire français avec ses quelque 1000 points de vente, ses interlocuteurs classiques pour l’élaboration de gammes de produits, ce sont plutôt les industriels, moins les agriculteurs.
 
Or, c’est bien vers ces derniers qu’il a fallu se tourner pour réussir à sécuriser des approvisionnements locaux en produits bio. Pour cela, tous deux ont fait le choix de se rapprocher de la fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab). « Nous nous sommes renseignés auprès de la FNAB pour identifier les territoires les plus propices au développement de gammes bio issues de productions locales », affirme le responsable développement durable de Picard. 
 
Chez Blédina, davantage en lien avec les agriculteurs, l’objectif premier a été de privilégier ses producteurs historiques, en leur proposant de convertir leurs terres, ou une parcelle, en agriculture biologique, point-clé de sa collaboration avec la Fnab, qui organise des formations destinées aux agriculteurs, met en place des groupes d’échanges sur les pratiques culturales, etc.
 

Ouvrir le dialogue avec les producteurs

Autre défi à relever, la collaboration entre agriculteur, distributeur et industriel. « Il existait une appréhension très forte du côté des producteurs de travailler avec un grand groupe comme Picard, confie Stéphanie Pageot, présidente de la Fnab. Nous avons dû réfléchir à la manière de nous mettre en lien ensemble, comprendre les problématiques de chacun, tenir compte des enjeux techniques, etc ». Pour Gérald Townsend, il n’y a pas de secrets, pour réussir à construire une filière reposant sur ce type de collaboration, la seule approche possible est « de comprendre les attentes et les contraintes de chacun ».
 
Un peu plus prosaïquement, il s’agit aussi d’élaborer des contrats capables de satisfaire les parties prenantes. « Notre service juridique ne savait pas par où commencer (…) nous avons mis en place un contrat tri-partite, d’une durée de trois ans, avons ajouté les dimensions du cahier des charges du commerce équitable nord-nord, et sur cette base, la Fnab a proposé de créer un label dédié » raconte Gérald Townsend.C’est ainsi qu’a vu le jour, en février 2020 le label paysan « Bio Français Équitable » (BFE), qui intègre notamment une (plus) juste rémunération des agriculteurs. Autre point sur lequel il a fallu faire des efforts.
 

La quête d’un prix juste pour les agriculteurs et les consommateurs

Afin que les producteurs puissent vivre du fruit de leur travail, la quête d’un prix juste était centrale, et là aussi, n’a pas été de tout repos. « La construction du prix a fait l’objet d’un long débat en interne », confie le responsable du développement des filières agricoles chez Blédina, Pierre-Antoine Morel. « Nous avons d’abord réalisé une étude avec la Fnab pour déterminer le prix de revient des produits pour les agriculteurs. Celui-ci doit inclure le coût de production, mais aussi les salaires, et les éventuels aléas climatiques. Nous avons fait cet exercice pour les matières premières iconiques de la marque telles que les pommes, les poires, les carottes, etc. Ensuite, nous regardions comment adapter le prix aux attentes de nos clients ».
 
Tout en gardant un point important à l’esprit : « Notre objectif est de nourrir le plus grand nombre avec du bio, pas uniquement les 10% les plus riches ». Pour la directrice de la Fnab, l’inclusion de critères sociaux dans le calcul du prix, est fondamentale pour la pérennité de la bio, même s’il se confronte aux prix du marché, qui lui, ne prend pas en compte la rémunération des producteurs.
 
Le prochain défi pour les industriels et les agriculteurs ? Parvenir à développer des filières d’approvisionnement sécurisées sur des produits difficiles à trouver. A l’instar des fraises bio, même si, selon les estimations de Pierre-Antoine Morel, il faudrait 3 à 4 ans pour y parvenir. « Le temps est plus long en bio », remarque-t-il. Chez Picard, c’est un peu plus rapide selon le cas de figure : pour les nouveaux produits typiques d’un terroir, il faut compter environ deux ans, mais seulement 18 mois s’il s’agit de produits plus connus. A l’avenir, Pierre-Antoine Morel forme le vœu de travailler avec ses concurrents et pourquoi pas avec les distributeurs, afin de collaborer à la construction de projets en ce sens. De leurs parcours à travers la construction de filières bio, les deux acteurs sont résolument d’accord sur un point : la bio impose d’appréhender les sujets avec une dose certaine d’humilité.

François Deschamps