[INTERVIEW] Christophe Brusset, ex-trader de l'agroalimentaire, auteur du livre "Les imposteurs du bio"

Article extrait de la newsletter du 22 octobre 2020

Un pavé dans la mare et l’espoir de faire bouger les lignes. Auteur de « Vous êtes fou d’avaler ça ! », puis de « Et maintenant on mange quoi ? », l’ancien trader de l’agroalimentaire et ex-dirigeant au sein de groupes internationaux, Christophe Brusset, a publié un nouvel ouvrage intitulé, non sans une certaine dose de provocation : « Les imposteurs du bio ». Il y détaille notamment des mécanismes de fraudes agricoles et industrielles, pointe des carences relatives aux contrôles, dénonce un certain laxisme à l’égard des tricheurs, et témoigne d’une bio à géométrie variable l’international. Consommateur de produits biologiques, Christophe Brusset a accepté de nous exposer son point de vue sur les faiblesses et les dérives auxquels le bio se confronte aujourd’hui plus que jamais.
 

Le succès du bio en France repose en partie sur la confiance que lui témoignent les consommateurs. Peuvent-ils avoir confiance dans les produits bio ?

Christophe Brusset : Globalement oui. Tout n’est pas à jeter. Il est vrai que le bio est basé sur la confiance, mais qu’adviendra-t-il de cette confiance si nous laissons le bio dériver ? La confiance des consommateurs est fragile, mais si le système n’est pas suffisamment sécurisé, la confiance risque de s’effriter. Pour faire un parallèle avec le conventionnel, si nous avions fait l’effort de sécuriser le système, nous n’aurions pas connu le scandale de la viande de cheval (En 2013, la fraude à la viande de cheval, d’envergure européenne, a fait passer de la viande de cheval pour de la viande de bœuf dans des plats préparés, ndlr). Pour le bio, j’aimerais que l’on sécurise le système dès maintenant pour éviter ces travers.

A la base de la confiance des consommateurs, il y a les labels dont vous parlez abondamment, et notamment le label européen et le label « AB », que vous considérez comme n’étant pas suffisamment fiables. Qu’est ce qui leur fait défaut ?

C.B : Lorsque j’ai commencé à me pencher sur le sujet des labels, sans a priori, j’ai commencé par lire les règlements européens, les définitions, les contraintes, et je suis tombé de haut. Je m’attendais à beaucoup plus d’exigences. Au niveau du label européen, les contraintes imposées ne sont clairement pas suffisantes. Rien n’est mentionné sur la dimension sociale, sur l’empreinte carbone des produits, rien non plus sur les serres chauffées… Pire, dans le cahier des charges européen, il n’existe pas de définition réellement claire et précise de ce qu’est un produit bio. Il y est fait référence à tout bout de champ aux produits naturels, mais il n’y a pour autant aucune définition de ce qu’est un produit naturel, ni en quoi c’est mieux qu’un produit artificiel. Par ailleurs, le bio s’inscrit dans une norme qui a déjà évolué plusieurs fois, et qui va encore évoluer en 2021. Cette norme est bancale et ne repose sur rien. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les labels privés se sont multipliés.

Vous décrivez de nombreux cas de fraudes , et dans la -large – palette des “tricheries” sur les produits conventionnels faussement étiquetés bio de même que sur les produits bio, figurent notamment l’irradiation des produits, les dilutions, les mélanges, des tromperies sur les origines et la qualité, des fausses dates limites… Les industriels sont-ils vraiment au courant de ces pratiques ?

C.B : Ça me fait un peu rire. Les meilleurs professionnels des produits sont ceux qui y travaillent tous les jours, toute l’année, qui connaissent les filières, les cahiers des charges, les importateurs, les exportateurs, etc. D’expérience, les industriels connaissent parfaitement leurs produits. Lorsque je travaillais pour un industriel en France, et que j’étais confronté à un produit fraudé, j’étais capable de le suspecter immédiatement. Je connaissais très bien les prix du marché pour les produits, et lorsqu’un partenaire me proposait un produit à un prix dérisoire, c’est qu’il y avait une raison : un défaut, un problème de qualité ou autre. En revanche, s’il n’y a pas de raison, c’est que celle-ci est de nature frauduleuse.

Un exemple de produit biologique pouvant faire l’objet de fraudes?

C.B : Le sirop d’agave est un bon exemple. Une étude de l’UFC Que Choisir a testé 11 échantillons de sirop d’agave bio. Résultat, 9 échantillons de produits étaient fraudés par ajout de sucre. Sur un produit bio donné, aujourd’hui, rien ne permet de savoir si un produit est bio, ou pas. Et mesurer la présence de pesticides n’est pas une analyse suffisante. D’ailleurs, la principale fraude aux produits bio ne porte pas sur la présence de pesticides, mais sur l’utilisation d’engrais de synthèse. Beaucoup de produits bio sont fraudés sans que nous ayons de moyens techniques pour le démontrer.
 

Pour quelles raisons est- il si difficile de prouver qu’un produit est biologique ou ne l’est pas ?

C.B : Il m’est arrivé dans le cadre de mon travail d’acheter des lots de salades bio, sans avoir aucun moyen technique de savoir si elles étaient biologiques ou pas. Les faire analyser n’aurait pas permis de voir une quelconque différence entre les deux, s’agissant de la présence de pesticides par exemple. Il faut savoir qu’environ la moitié des produits conventionnels n’en présente aucune trace, ils sont lessivés par la pluie, et ne sont donc plus quantifiables. Il n’y a donc là aucune différence entre une salade conventionnelle et une salade bio. Dès lors, il suffit de mettre une étiquette bio sur les lots de salades conventionnelles, personne ne pourra prouver que ce n’est pas du bio. C’est l’une des grandes difficultés du bio, contrairement aux OGM, qui eux, sont plus facilement détectables.
 

Vous estimez entre 15 et 20% le volume de produits agricoles frauduleux en bio, autrement dit, presque un produit sur cinq. C’est une proportion très importante…

C.B : C’est l’opinion que je me suis faite à partir des éléments que j’ai pu récolter. Pour en arriver à ce chiffre il faut tenir compte des origines des produits, des marchés, des destinations, voir même des saisons et des années. Si nous reprenons l’exemple des sirops d’agave, la fraude s’inscrit dans des proportions beaucoup plus élevées que 15%, plus proches de 80%. Par ailleurs, une nouvelle méthode permettant de vérifier si de l’engrais de synthèse à été utilisé sur des produits, a tendance à démontrer que le taux de fraude avoisinait 80% sur des échantillons de produits bio chinois. La chine est extrêmement fraudée sur le bio. S’il est possible que l’estimation de 15% à 20% de produits agricoles fraudés soit sur-estimée par rapport à la réalité, il est aussi possible qu’elle soit largement sous-estimée.
 

La France importe un tiers de ses produits biologiques. Outre les standards sur le bio qui diffèrent selon les pays, vous évoquez des certificats bio donnés à des fournisseurs peu scrupuleux, notamment en Inde. Pire encore, vous faites état de véritables mafias en Espagne, en Italie, et dans les pays de l’est ayant organisé de gigantesques fraudes. Comment est-il possible lutter contre ces phénomènes ? Faudrait-il bannir les importations de bio ?

C.B : C’est une question de volonté, et aujourd’hui il n’y a pas de vraie de volonté de combattre les situations frauduleuses. En France, nous pourrions produire davantage de bio. Je ne dis pas de bannir les importations, simplement de mettre en place les moyens de garantir que les produits sont véritablement bio. Pourquoi ne pas développer les méthodes d’analyse, faire des contrôles plus stricts, plus fréquents et uniquement inopinés, avec à la clé des vraies sanctions pour les fraudeurs. S’ils risquaient la prison, cela changerait la donne.
 

Pourtant vous décrivez de nombreux cas de fraudes identifiés, avec des sanctions et des arrestations à la clé.

C.B : La plupart des affaires ou des individus qui sont arrêtés, puis sanctionnées, se passent aux États-Unis. Les américains sont sévères, mènent de vraies enquêtes, et portent de vraies sanctions. Mais en Europe, il y a une sorte d’omerta sur le sujet et peu de journaux en parlent, contrairement aux médias américains. Il y a même des affaires en Europe, notamment les fraudes d’importations impliquant les pays de l’est, la Turquie et les Émirats Arabes Unis, qui ont été indiquées aux autorités européennes par les Américains. Sans leur intervention, la Commission européenne ne se serait peut-être jamais posée la questions de savoir pourquoi tant de produits biologiques arrivaient de Turquie et des Émirats arabes unis. Les États-Unis incarnent le pays de la malbouffe, mais c’est aussi le premier marché bio au monde. Ils ont compris que les fraudeurs étaient arrêtés, très sévèrement sanctionnés et avaient valeur d’exemple pour les suivants. Je pense que le marché bio américain est plus sain que son homologue européen.
 

Les actions de la répression des fraudes (DGCCRF), d’Interpol, et le travail des organismes de certification sont également abordés dans votre ouvrage. Pour quelles raisons estimez-vous qu’aujourd’hui cela ne suffit plus pour sécuriser le bio? 

C.B : S’agissant des organismes de certification d’abord, il en existe une dizaine en France. Depuis Bureau véritas, en passant par l’Afnor, Certipaq jusqu’à Ecocert. Ces organismes sont privés. C’est le modèle que l’on a choisi en France sur la base de l’idée que le privé fait toujours mieux que le public. Ce qui est faux selon moi. Ce sont des structures qui ont vocation à faire de l’argent, elles ne travaillent pas pour le bien public. D’autres pays en Europe ont choisi de miser sur des organismes publics ou semi-privés. La France a choisi le pire des systèmes : libéral et financier. Ces organismes ont des spectres d’action très larges et peuvent certifier tout et n’importe quoi dans presque tous les domaines. Leur activité recouvre à la fois font du conseil, du lobbying, de la certification… Les certificateurs qui y travaillent doivent faire un travail énorme en trop peu de temps dans les entreprises. Aussi, les contrôles sont effectués trop rarement, et les contrôles inopinées n’existent quasiment pas. Concernant les organismes officiels qui surveillent les importations, les exportations, les conformités, etc, tels que les douanes ou la DGCCRF, s’ils sont composés d’individus très compétents et garants de l’intérêt général, leurs moyens sont en chute libre année après année, et il y a de moins en moins de contrôles. L’an dernier la DGCCRF en a réalisé 5 000. Une bagatelle au regard des millions de lors vendus chaque année en France.
 

Vous citez des distributeurs que les consommateurs devraient privilégier, parmi lesquels Biocoop, la Vie Claire et Biomonde. Il y a aussi des marques comme Léa Nature et Favrichon. Est-ce à dire qu’il faudrait éviter les autres alors même que vous indiquez que la plupart des grands distributeurs et des industriels ne prendraient pas le risque de tricher au regard des investissements qu’ils ont réalisé dans le bio ?

C.B : Je connais l’engagement, les cahiers des charges des entreprises comme Biocoop, Léa Nature ou Favrichon. Ce sont des professionnels qui vont au-delà des exigences réglementaires du bio, avec un esprit plus écologique. Lorsque j’évoque le cas des grands distributeurs et des gros industriels, notamment ceux qui fabriquent et vendent de la malbouffe tout en faisant du bio, j’explique qu’ils ne vont pas volontairement acheter des produits fraudés, ils se contentent de faire de la bio a minima. Ils n’ont pas de convictions. Les entreprises françaises par lesquelles je suis passé ne s’intéressaient pas du tout au bio il y a quelques années. Elles ont commencé à faire quelques produits bio quand le marché a commencé à se développer, puis tout le monde s’y est engouffré car le marché est mûr. Or, le bio doit s’accompagner de plusieurs autres notions : l’éthique, l’environnement, et le social. Ce sont les convictions qui font la différence.
 

Quelles solutions sont envisageables pour préserver l’esprit du bio tel que vous le décrivez ?

C.B : Il faut que la réglementation soit plus sévère, que les sanctions soient plus dures. Le cahier des charges a besoin d’être revu, il doit intégrer une dimension sociale, mais aussi écologique. Un produit bio qui voyage par avion ne devrait plus être bio, il ne devrait pas non plus être cultivé sous serres chauffées. Aussi, il faudrait interdire les exploitations mixtes qui produisent à la fois du bio et du non bio. Enfin, il faudrait re-nationaliser l’ensemble de la chaîne de contrôle et de certification du bio.
 
Propos recueillis par François Deschamps