[INTERVIEW] Pierrick De Ronne, président de la fédération Natexbio et président de Biocoop : « Dans l'univers du bio, nous sommes vigilants à activer les solidarités plutôt que le repli sur soi »

Article extrait de la newsletter du 09 avril 2020

 

Déstabilisé à bien des égards depuis le début de la crise sanitaire, le secteur du bio a su s’adapter à des circonstances exceptionnelles dont les impacts ont pourtant touché tous les acteurs de la chaine. Déployant des efforts sans précédents pour continuer à répondre à la demande des consommateurs, il fait face désormais à de nouveaux défis, et mise notamment sur des effets de solidarité pour limiter au maximum les dommages collatéraux. A l’heure où la France est entrée dans sa quatrième semaine de confinement, Pierrick De Ronne, président de la fédération Natexbio, et président de l’enseigne Biocoop, revient sur les effets qu’à eu la crise sur les consommateurs, sur la manière dont les distributeurs et les industriels de la bio ont réagi, et sur les armes dont ils disposent pour affronter les grandes problématiques qui animent le secteur aujourd’hui.
 

De quelle manière la crise a-t-elle impacté les distributeurs et les industriels de la bio?

Pierrick De Ronne : La mise en place du confinement a été un point de rupture. Il y a eu une véritable prise de conscience générale au sein de la société, que nous entrions dans une situation de crise. Les Français se sont rués chez les distributeurs. Cela a eu des impacts à plus d’un titre. Nous avons d’abord assisté à une déstabilisation de la chaîne d’approvisionnement, puis à une problématique portant sur l’organisation des structures et de l’impact sur les salariés. Il a fallu réfléchir à la manière de concilier la protection des salariés avec un maintien de l’activité. Enfin, il y a eu un impact fort sur la production.

Où en sont aujourd’hui les distributeurs et les industriels ?

La distribution n’est pas autant pénalisée que la production et l’industrie. Les ventes en magasins bio ont progressé de 20 à 30% au mois de mars ; Chez Biocoop, elles augmentent encore de 25% au début du mois d’avril. Néanmoins, nous sortons peu à peu de la situation exceptionnelle des débuts, notamment sur la forte augmentation d’activité. Ça commence un peu à se réguler, et les structures fonctionnent à un rythme moins élevé. Certains industriels par exemple basculent d’une organisation en 3*8, vers du 2*8. Mais pour les plus petites d’entre elles, il peut exister des difficultés d’approvisionnement. Heureusement, dans l’univers du bio, des chaînes de solidarité se mettent en place.

Les plans de recrutement émanant de grandes enseignes bio se multiplient, y a-t-il une pénurie de main d’œuvre dans les magasins ?

Le taux d’absentéisme en magasins se situe entre 15% et 20%, et c’est à peu près autant dans la production. Face à cela, il y a une recherche active et régulière de nouveaux collaborateurs/ices. Et nous en trouvons. La difficulté, c’est de les former dans un contexte qui appelle à l’urgence.

Comment vivent-ils la situation ?

Il y a une demande très importante de protections. Masques, plaques en plexiglass pour équiper les caisses… ainsi qu’une application stricte en magasins des recommandations en provenance des instances sanitaires. C’est une grande préoccupation pour les salariés et c’est aussi une situation stressante pour les gens qui sont responsables.

La crise a-t-elle eu une influence sur la manière dont les consommateurs de produits bio achètent ?

Oui, les Français vont désormais à l’essentiel. Il y a des changements étroitement liés à la crise. Par exemple, si les ventes de produits en vrac dans des silos se maintiennent, celles des produits vendus en vrac dans des bacs, nécessitant l’emploi de pelles potentiellement manipulées par d’autres clients, s’effondrent. Cela peut paraître anodin, mais face à cette situation, nous avons vu un industriel spécialisé dans la vente de biscuits en vrac, contraint d’arrêter sa production pour se recentrer sur la fabrication de pain de mie emballé, produit sur lequel les ventes explosent.

Quelles sont désormais les principales problématiques du secteur face à la crise ?

Elle concernent notamment la filière agricole. S’il n’y a pas de pénuries de produits, il y a tout de même des ruptures dans les rayons. C’est paradoxal, mais cette situation provient du fait que nous avons du mal à ‘brancher les tuyaux’. Par exemple, il y a un sujet autour de la manière de réorienter la production initialement destinée à la restauration collective, vers les magasins. Autre exemple très concret : alors que les ventes de viandes bio emballées explosent en magasins, les enseignes ont du mal à s’approvisionner, pourtant, de la viande disponible, il y en a. Mais il y a un manque d’emballages pour la conditionner, empêchant donc de la vendre sous la forme que les consommateurs recherchent. Nous prenons conscience d’éléments essentiels au bon fonctionnement de toute la chaîne. Ainsi, il y a de moins en moins de cagettes disponibles chez les maraîchers, or, elles sont essentielles pour livrer les légumes en magasins. Potentiellement, si cette situation n’est pas réglée, cela peut créer de vrais problèmes pour les approvisionnements. Il risque par ailleurs d’y avoir une problématique autour de l’écoulement de la production laitière. En effet, traditionnellement, il y a un pic de production de lait au printemps, il va donc bien falloir écouler cette production. La filière du lait est très inquiète. Chez Biocoop, il y a peu de temps encore, nous n’avions plus de briques en carton pour conditionner le lait engendrant de fait, des ruptures en rayons, alors qu’il n’y a aucun problème de production. Pour palier ces difficultés, les distributeurs bio se parlent beaucoup. Des transformateurs réfléchissent aussi à ces sujets. Il y a une très forte réactivité et des solutions émergent peu à peu. Mais au fond, c’est aussi la question de la durée de la crise qui est en jeu.

Est-ce aussi la capacité de résilience du secteur qui est mise à l’épreuve ?

Évidemment. Or, la filière biologique, globalement, est composée de petits acteurs. Même les plus gros distributeurs tout comme les plus gros transformateurs restent de tailles modestes en comparaison avec ce qui existe dans le conventionnel. La filière aura-t-elle les reins assez solides pour résister à la crise, et jusqu’où la mutualisation pourra compenser les pertes ? Ce que je peux déjà dire, c’est que le résultat ne sera pas homogène. D’autant que dans le bio, de nombreuses structures sont jeunes, et peuvent souffrir d’une réorientation de la consommation vers les produits essentiels. Les produits ‘plaisir’ typiquement peuvent subir un sérieux coup de frein.

Y a-t-il une émergence de leviers positifs pour la distribution bio ?

Dans les circonstances actuelles, les structures qui ont fait le choix du digital bénéficient d’une activité plus dynamique. On observe une bascule très forte vers l’e-commerce, et on a vu des magasins biologiques ouvrir leur site marchand en quelques jours pour s’adapter à la crise sanitaire. Par ailleurs, on voit peu à peu émerger, en quelque sorte, une ‘prime à la proximité’. En effet, les Français se questionnent sur ce qui a du sens, ce qui est utile, sain, crée des emplois, et dans cette logique, les commerces de proximité ont le ticket gagnant. Chez Biocoop, les commerces de flux connaissent une hausse de 10% en moyenne tandis que nos commerces de villages ont des progressions d’activité qui atteignent 40%. Face à cela, la filière du bio est déstabilisée, pourtant c’est elle qui porte les valeurs correspondant à ces nouveaux comportements de consommation.

Pâques approche à grands pas, comment appréhendez-vous ce traditionnel temps fort commercial ?

Nous savons déjà que Pâques ne sera pas à la hauteur des années précédentes. Mais ce qui est particulièrement compliqué c’est le sujet de l’agneau, car les gens ne vont pas pouvoir se réunir pour la traditionnelle fête familiale. Je pense ici aux retombées pour les éleveurs. Quant aux chocolats, ils se vendront beaucoup moins aussi. Mais au-delà de ça, je ne souhaite pas que certains acteurs de la distribution puissent y voir une opportunité de détricoter ce qui a été construit dans le cadre de la loi Egalim, dans l’espoir d’écouler leurs stocks de chocolats. Chez les distributeurs bio, si nous ne vendons par les chocolats achetés par les magasins auprès des chocolatiers, nous en supportons la charge, ça passe dans nos pertes. Dans l’univers du bio, nous sommes vigilants à activer les solidarités plutôt que le repli sur soi.

Propos recueillis par François Deschamps